Rencontre avec Frédéric Jacques Temple, poète-écrivain de l’enfance à l’Amérique

 

« (…) la cadence des roulettes

accompagne les voix profondes

du violoncelle de ma mère

inaltérées pour toujours

seul j’ai vieilli

mais demeure l’enfant

comme la mer soupire

sur le sable du temps »

Frédéric Jacques Temple - Sur le sable du temps 1


Frédéric Jacques Temple est poète, écrivain, traducteur, essayiste, biographe… Né en 1921 à Montpellier, il a marqué la ville par ses activités comme directeur de la Radio puis de FR3 Languedoc-Roussillon, il a écrit pour des journaux et animé des revues. Ses livres ont reçu des Prix prestigieux dont le Prix Valery Larbaud, et le Prix Apollinaire pour l’ensemble de son œuvre poétique. Si Frédéric Jacques Temple a connu les plus grands : Henry Miller, Blaise Cendrars, Malaparte… ; il reste une personnalité authentique et humble. Dans L’Enclos, son livre chef-d’œuvre, il raconte une enfance montpelliéraine dans un pensionnat où il s’est nourri de culture et de livres. Âgé de 94 ans, Frédéric Jacques Temple est un témoin, il incarne aussi une mémoire de la ville qu’il évoque dans ses différents ouvrages. Les thématiques de son œuvre sont l’enfance, la nature, le temps, les peuples indiens et l’Amérique, le Languedoc, la guerre.


Vous êtes un grand de la littérature, vos livres ont été couronnés de Prix et vous avez été le sujet de colloques importants. Ma première thématique est l’enfance. On peut dire que l’enfance a nourri votre œuvre.

Frédéric Jacques Temple : Oui. Non seulement, elle l’a nourrie mais elle continue à la nourrir. C’est le thème majeur.

Vous avez été un enfant enthousiaste dans le sens où vous avez eu le goût de la vie, vous avez été très proche de la nature, curieux du monde, grand très grand lecteur. J’ai eu l’impression par votre carrière, vos choix, que vous aviez agi et écrit dans la continuité de votre enfance.

Frédéric Jacques Temple : Exactement. Même pendant la guerre, je dois dire que j’étais en quelque sorte un enfant dans le sens où on est irresponsable. L’enfant est irresponsable et le guerrier est souvent irresponsable. Et puis le fait d’être pensionnaire a développé en moi le goût de la lecture et donc le goût aussi de connaître ce que j’avais lu pour voir si ma lecture ne m’avait pas trompé. C’est ainsi que j’ai découvert l’Amérique.

Je voudrais revenir sur votre parcours, l’homme des médias. Vous avez été directeur de Radio, puis de la télévision régionale, vous avez écrit pour la presse. Vos activités vous ont permis de faire de belles rencontres. Quelles sont celles qui vous ont le plus marqué ?

Frédéric Jacques Temple : J’ai rencontré beaucoup de monde, des gens très intéressants et j’en garde de bons souvenirs. Mais la première grande rencontre de ma vie a été celle de Joseph Delteil. Pas tellement sur le plan littéraire, encore que j’aime beaucoup ce qu’il écrit. Il est devenu… pas un frère parce qu’il était plus âgé que moi, mais une sorte d’oncle, très affectueux. C’est la rencontre avec Blaise Cendrars qui a été décisive, sur le plan de la poésie, et de l’écriture en général. Bien sûr, l’amitié de gens comme Lawrence Durrell ou Henry Miller m’a été précieuse, mais je ne peux pas dire qu’ils aient eu une influence sur ce que j’ai écrit.

Quand on lit Beaucoup de jours, on est étonné par toutes ces rencontres que vous avez faites, certaines se sont transformées en grandes amitiés.

Frédéric Jacques Temple : Je ne l’ai pas fait exprès. (Rires de l’écrivain.)

Il y a eu aussi ces rencontres atypiques avec les Indiens.

Frédéric Jacques Temple : Ah, ça c’est important !

C’était comme une seconde naissance ?

Frédéric Jacques Temple : Grâce à la lecture qui m’a poussé vers un ailleurs et donc à l’ouverture au monde, je suis allé voir sur place si ce qui m’avait tellement captivé correspondait vraiment à ce que j’avais imaginé. J’avais lu Chateaubriand et Fenimore Cooper. Bien entendu, lors de mon premier voyage en Amérique, aux États-Unis, je suis allé dans le sens de mes lectures, chez les Indiens, dans la Grande Prairie. Avec les Indiens, ma première rencontre s’est faite un peu par hasard. J’étais au Nouveau-Mexique, il y avait des enfants qui étaient là, j’ai demandé s’il y avait une cantine pour un repas et ils m’ont amené à leur maison. Le père de ces enfants a demandé à l’Ancêtre qui était au fond d’une pièce l’autorisation de me faire entrer. J’ai eu un repas indien et ils m’ont accueilli comme un fils de la maison et même ils m’ont donné un nom qui signifiait « Celui qui marche dans le soleil », ou quelque chose comme ça. Pour moi, c’était très important. Les Indiens m’ont inspiré un livre sur l’enfance perdue et sur l’exil que l’on peut ressentir dans son propre pays. J’ai établi un parallèle entre la situation des Indiens dans leur réserve et celle des Languedociens dont la langue et les traditions étaient en train de disparaître. Un cimetière indien est, pour moi, un livre important.

Quelles périodes de votre vie ont été les plus riches pour votre existence ?

Frédéric Jacques Temple : L’expérience du pensionnat à L’Enclos est capitale, c’est là que j’ai été initié à la musique, à l’art, au sport, à la lecture et à la découverte du monde. Quelque chose de capital aussi c’est la guerre. J’en suis sorti indemne heureusement mais j’y ai laissé beaucoup d’amis et ma jeunesse. J’ai essayé de raconter ce vécu, d’abord trop tôt, en écrivant un livre qui s’appelait Inferno, trop près des événements et ensuite dans Les Eaux mortes, et puis surtout dans La Route de San Romano. La guerre est quelque chose qui comme l’enfance au pensionnat m’a poursuivi et me poursuit toujours. Mais j’ai vécu pleinement toutes les circonstances de ma vie, très différentes et toutes ont leur importance. Bien entendu, c’est le présent qui m’intéresse. Et le présent pour moi, c’est aussi le passé qui n’est pas révolu, c’est quelque chose qui me nourrit. Quant à l’avenir ?

On ressent lorsqu’on lit vos livres que la perte est une souffrance vivace, comment faites-vous pour surmonter les pertes ?

Frédéric Jacques Temple : Eh bien, j’écris. C’est un peu la recherche du paradis perdu. On remplace le paradis par autre chose. Si on vivait comme on aurait envie de vivre, on n’écrirait pas. C’est une compensation. L’écrivain s’auto-analyse, en quelque sorte. Je n’ai aucune imagination, je ne suis pas romancier. J’écris faute de mieux. Qu’est-ce que c’est que ce mieux ? Je n’en sais rien.

L’Enclos Saint-François a grandement contribué à votre éducation. Au-delà d’une institution scolaire, c’était un lieu culturel, vous en avez fait un livre chef-d’œuvre. Est-ce que ce livre peut incarner votre enfance, votre jeunesse, vous ?

Frédéric Jacques Temple : Oui, je pense que c’est le livre qui peut donner de moi un portrait assez complet. Évidemment, dans Les Eaux mortes, je parle de l’enfance, de la guerre. Mais dans L’Enclos, j’ai l’impression que je parle de la genèse de ma vie.

Dans ce livre, vous semblez plus apaisé que dans Les Eaux mortes.

Frédéric Jacques Temple : Ah mais bien sûr. Les Eaux mortes, c’était le lendemain de la guerre avec la hantise de retrouver une vie normale, parce que la guerre c’est terrible mais on est aussi hors du monde. On n’a pas à savoir ce qu’on va faire après. On ne prépare rien. On a l’espoir d’être vivant à la sortie, mais enfin… Donc il y avait le fait de retrouver un pays qui n’était plus le même après la guerre parce que moi non plus je n’étais plus le même.

A propos de Montpellier, vous avez écrit : « … ville disparue mais qui m’habite. »2 Montpellier apparaît dans vos ouvrages. Vous faites revivre la ville avec des personnages qui ne sont plus et d’une certaine façon comme vous êtes né à Montpellier, vous y avez vécu, travaillé, vous incarnez une mémoire de la ville. Quel regard portez-vous sur votre ville ?

Frédéric Jacques Temple : C’est une ville que j’ai habitée depuis toujours, ces dernières années en m’isolant et en ne regardant que l’appartement où j’ai grandi, le reste m’apparaissant totalement étranger. Je suis resté très attaché à cet appartement, au 43 boulevard du Jeu de Paume. C’est dans la loggia tout en haut que ma mère jouait du violoncelle et que j’étais sur mon cheval à roulettes. Et puis autrefois, on montait de la rue de la Loge jusqu’au Peyrou, on rencontrait des gens qu’on connaissait, tout le monde se saluait. Maintenant, moi je ne connais plus personne.

Quel lieu préférez-vous à Montpellier ? Vous avez écrit sur le Jardin des Plantes.

Frédéric Jacques Temple : Le Jardin des Plantes est une île. C’était pour moi qui m’intéresse à l’histoire naturelle, à la botanique, une initiation aussi. Effectivement le Jardin des Plantes est le cœur de Montpellier. Le Jardin des Plantes était peut-être pour moi, en miniature, la découverte du Nouveau Monde.

Vous avez dénoncé très tôt la « bétonisation » de la Haute Plage qui a été un des lieux de votre enfance et qui est devenue la Grande-Motte, puis après vous avez dénoncé la bétonisation de Montpellier, la ville a perdu des paysages, sa campagne. En 1997, vous avez dû quitter La Villa Marguerite d’où vous aviez écrit L’Enclos et où vous aviez passé une partie de votre adolescence. La bétonisation continue. Que faire pour ce combat juste mais qui est perdu ?

Frédéric Jacques Temple : Je crains… On s’aperçoit déjà des méfaits de la bétonisation parce que la terre ne peut plus absorber l’eau. Il y a aussi des conséquences sur la faune, les oiseaux, la flore. Je pense qu’on aurait pu s’y prendre autrement. Mais hélas, ce qui domine, c’est le pouvoir de l’argent.

Vous avez été au cœur de la vie culturelle pendant des années, comment l’avez-vous animée ?

Frédéric Jacques Temple : Il y a toujours eu des revues auxquelles je m’intéressais. Par exemple, la petite revue Souffles pour laquelle j’avais demandé à des écrivains que j’aimais d’envoyer quelque chose. Les plus grands, Cendrars et Giono, l’ont fait sans me connaître, sans s’inquiéter de savoir avec qui ils seraient au sommaire, alors que d’autres écrivains se sont montrés plus difficiles. Ensuite, j’ai participé à la fondation des Journées internationales de la Poésie de Rodez et de la revue Entretiens, et puis j’ai fondé ma propre revue Fénix. Il y a eu aussi, plus tôt, le groupe de La Licorne avec le poète d’origine hollandaise Henk Breuker, que m’avait signalé Joseph Delteil. On avait un petit local rue Saint Firmin, à Montpellier. Avec l’aide du peintre Jean Hugo, nous avions fait une magnifique vitrine avec des objets appartenant à Victor Hugo. Nous n’avions ni assurance ni système d’alarme… Quand j’y pense aujourd’hui, je suis terrifié. (Rires)

Vous avez eu une vie riche et passionnante, vos rêves se sont réalisés mais est-ce qu’il vous en reste quelques-uns ?

Frédéric Jacques Temple : Il me semble qu’on est toujours trop riche en rêves, on est trop ambitieux de ce côté-là. Il y a des choses que je n’ai pas faites, j’aurais voulu faire le tour du monde. Mais sinon je suis très content d’être ici,3 entouré d’amis, de proches. Au fond, j’ai plutôt des désirs que des rêves. Le rêve, on peut toujours le laisser en suspens tandis que le désir il faut choisir, il faut le concrétiser, c’est plus réel. Le rêve est très lointain.

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Frédéric Jacques Temple : Mon rêve, ce serait de ne jamais mourir.

C’est vrai que c’est aussi une thématique de vos livres, la lutte contre le temps qui passe.

Frédéric Jacques Temple : Oui.

La thématique du temps revient beaucoup dans vos poèmes. Vous aviez considéré justement après la Seconde Guerre mondiale que vous étiez « mort » parce que vous n’étiez plus le même après cette épreuve.

Frédéric Jacques Temple : Oui, j’ai l’impression d’avoir bénéficié d’un sursis.

Je vous remercie.

Propos recueillis par Fatma Alilate.


Notes :

  1. Phares, balises & feux brefs, suivi de Périples - Frédéric Jacques Temple. Paris, Éditions Bruno Doucey (2012).
  2. Beaucoup de jours. Faux journal - Frédéric Jacques Temple. Arles, Éditions Actes Sud (2009).
  3. Frédéric Jacques Temple vit à Aujargues, dans le Gard.


Vient d’être publié : Mes rencontres – Frédéric Jacques Temple. Montpellier, Éditions Méridianes, Collection Le Musée Fabre : visite privée (2015).

Prochaines publications : Une longue vague porteuse - Frédéric Jacques Temple. Arles, Éditions Actes Sud (6 mars 2016).

Rééditions des Poèmes de guerre. Pézenas, Domens.


Extrait bibliographique :

Les Eaux mortes - Frédéric Jacques Temple. Paris, Albin-Michel (1975), réédité par Actes Sud, Collection Babel (1997).

Un cimetière indien - Frédéric Jacques Temple. Paris, Albin-Michel (1981), réédité par Actes Sud, Collection Babel (1996).

Henry Miller (biographie) – Frédéric Jacques Temple. Paris, La Manufacture (1986), réédité par Buchet Chastel (2004).

Anthologie personnelle (recueils de poèmes) - Frédéric Jacques Temple. Arles, Actes Sud (1989).

L’Enclos - Frédéric Jacques Temple. Arles, Actes Sud (1992), réédité par Actes Sud, Collection Babel (2005).

La Route de San Romano– Frédéric Jacques Temple. Arles, Actes Sud (1996).

Le Chant des limules - Frédéric Jacques Temple. Arles, Éditions Actes Sud (2003).


Publications récentes sur Frédéric Jacques Temple :

Catalogue de l’exposition Frédéric Jacques Temple Poète… Médiathèque Émile Zola – Montpellier (2011).

Les Univers de Frédéric Jacques Temple, volume coordonné par Pierre-Marie Héron et Claude Leroy. Montpellier, Presses universitaire de la Méditerranée, Collection des Littératures (2014).


Frédéric Jacques Temple présente L'Enclos

« Je me perds en redécouvrant ce que j’étais. »

www.ina.fr/video/2855123001


« La route et le temps », l’œuvre vie de Frédéric Jacques Temple

https://vimeo.com/113515267


Blog consacré à Frédéric Jacques Temple

https://lesuniversdetemple.wordpress.com