Pour l’inauguration du Festival Montpellier Danse, Angelin Preljocaj invite l’Amérique au Corum

« J’étais un jeune chorégraphe de la Nouvelle Vague de la danse française quand Peter Martins est venu me voir pour les « Noces », il m’a proposé de faire une création pour le New York City Ballet. (…) Ce n’est pas tous les jours qu’on demande à un chorégraphe français de créer pour cette compagnie. »

Angelin Preljocaj


Le Festival Montpellier Danse a été inauguré ce samedi 23 juin par Les Pièces de New York d’Angelin Preljocaj (né en 1957). Après des études de danse classique et une formation contemporaine, le chorégraphe a travaillé aux États-Unis, notamment avec Merce Cunningham. Il a par la suite collaboré avec Dominique Bagouet, l’un des fondateurs de Montpellier Danse. Actuellement, Angelin Preljocaj est considéré comme l’un des plus importants chorégraphes français, il a créé une cinquantaine de pièces et développé de nombreux partenariats artistiques : Enki Bilal (Roméo et Juliette, 1990), Jean-Paul Gaultier (Blanche Neige, 2008), Azzedine Alaïa… Le nom du chorégraphe attire les foules, et c’était complet pour les deux soirées programmées au Corum. L’artiste explore les relations entre danse et littérature ; Les Pièces de New York sont constituées de deux œuvres écrites pour le New York City Ballet et elles nous emmènent dans l’Amérique d’aujourd’hui, et dans celle du XVIIe siècle, auprès des sorcières de Salem…


Spectral Evidence ou l’intolérance religieuse

Le spectacle commence par un long silence dans la nuit noire du Corum, quelques bruits… le plateau s’éclaire légèrement : quatre hommes vêtus de noir ont les yeux cachés par les danseuses, positionnées à l’arrière. Elles portent une chemisette blanche tachée de rouge, elles sont les sorcières de Salem et vont être sacrifiées sur le bûcher de l’ignorance. Créée en 2013, Spectral Evidence est dans la lignée des positions féministes du chorégraphe qui a toujours dénoncé les violences faites aux femmes. Ce qui a choqué Angelin Preljocaj pour le procès des sorcières de Salem (1692), c’est la notion inventée par les puritains de « spectral evidence ». Il s’agissait d’un outil juridique qui permettait à n’importe quel témoin d’évoquer un rêve pour étayer une accusation, et c’était considéré comme une preuve recevable. Le chorégraphe est révolté par cette mascarade judiciaire : « J’ai trouvé ça aberrant, ce qu’on attend de la justice, ce sont des faits et là, on est dans le fantasme. » Angelin Preljocaj a inscrit ce travail chorégraphique dans une atmosphère d’inspiration religieuse. Le décor sur fond noir est inventif avec un jeu de caissons qui se transforment selon les scènes. La musique est signée John Cage ; on entend des chants très beaux et des bruits de feux. Les danseuses semblent évanescentes avec leurs cheveux longs et leurs robes en tissu léger. Ces corolles de fleurs s’élèvent, mais sous le contrôle des danseurs. Les mouvements des hommes plus tranchés évoquent l’intransigeance. Chaque jeune femme est finalement enfermée dans son malheur, la musique souligne la sentence, et les ombres projetées sur les caissons dessinent des flammes. Sorties de leurs tombes, les « sorcières » dansent pour la liberté.


La Stravaganza, en seconde partie

Angelin Preljocaj a chorégraphié La Stravaganza en 1997, à la suite d’une commande du New York City Ballet : « En tant que fils d’immigrants, cette ville avait toujours été un mythe pour moi, un symbole de l’immigration pour ceux qui partent et voyagent pour bâtir autre chose. D’un côté, il y avait quelqu’un qui venait de l’Est avec sa culture ancestrale, ses traditions - moi, et de l’autre, il y avait l’Amérique, Broadway, Balanchine. J’ai eu envie de montrer une histoire du passé qui revient comme un boomerang. Des gens issus de la poussière qui apportent la nouveauté. » Les danseurs qui représentent l’Amérique sont toniques, ils dansent sur les partitions de Vivaldi et occupent avec vitalité le plateau. Le rideau se lève, apparaissent d’autres danseurs dont les vêtements sont des copies de ceux portés par les personnages des tableaux de Vermeer ; la gestuelle est plus lente et saccadée. La pièce La Stravaganza confronte ces deux mondes dans un décor constitué d’une immense toile, incandescente. Les danseurs de l’Amérique ont l’impertinence de la jeunesse avec leur assurance, leurs corps souples et déliés. Ceux de la Vieille Europe se rapprochent par mouvements ralentis tels des automates sous le regard étonné de leurs rivaux. La musique électronique aux sons étranges et stridents les accompagne, ce décalage musical se retrouve avec les danseurs de l’Amérique associés à de la musique classique. Finalement, un rapprochement s’opère, et les langages chorégraphiques s’échangent. La pièce La Stravaganza est imprégnée de culture et d’interrogations, elle porte également une dimension autobiographique : « Parfois j’ai l’impression que je viens des Ténèbres, commente Angelin Preljocaj, né en France de parents Albanais. Quand j’allais à l’école, c’était la Lumière – en référence aux philosophes des Lumières, précise-t-il. »


Pour Angelin Preljocaj, la pièce Spectral Evidence est plus proche de sa créativité ; La Stravaganza est davantage liée à des références du New York City Ballet ; dans ces deux œuvres conçues pour la célèbre compagnie américaine, l’artiste a mis une part de lui-même et ses sources d’inspiration : la nature, l’histoire, la dénonciation de l’injustice, un récit... Les deux pièces ont été réunies pour la première fois pour l’ouverture de la 37ème édition du Festival Montpellier Danse. Très applaudies, elles ont montré l’immense talent d’Angelin Preljocaj qui a été ovationné à son entrée sur scène. Le Festival Montpellier Danse, depuis sa création en 1981, est une manifestation de premier plan qui fait de la ville de Montpellier une capitale internationale de la danse contemporaine. Jusqu’au vendredi 7 juillet, une dizaine de créations de grands chorégraphes (Lucinda Childs, Hans van Manen, Marie Chouinard…) et d’artistes émergents sont proposées. Le Festival Montpellier Danse, c’est aussi quatre-vingts animations gratuites dans toute la Métropole : les grandes leçons de danse, une programmation cinéma avec cinquante films, des rencontres…

Fatma Alilate

Les Pièces de New York d’Angelin Preljocaj

Spectral Evidence et La Stravaganza

Ballet Preljocaj

Opéra Berlioz / Le Corum – Montpellier

Spectral Evidence (2013)

Pièce pour huit danseurs

Chorégraphie Angelin Preljocaj

Musique John Cage

Pièce remontée par Dany Lévêque, choréologue

La Stravaganza (1997)

Pièce pour douze danseurs

Chorégraphie Angelin Preljocaj

Musiques Antonio Vivaldi (Concerto n°8, RV249, extraits de Dixit Dominus, Laudate Pueri Dominum), Evelyn Ficarra (Source of Uncertainty), Serge Morand (Naïves), Robert Normandeau (Eclats de voix), Åke Parmerud (Les objets obscurs)

Pièce remontée par Noémie Perlov, choréologue

Production : Ballet Preljocaj


Programme Festival Montpellier Danse : www.montpellierdanse.com

Réservation, information : 0 800 600 740