Montpellier : « Une chambre en Inde » d’Ariane Mnouchkine inaugure le Printemps des Comédiens

« À ceux qui m’entendent, je dis : « Ne désespérez pas ! » Le malheur qui a fondu sur nous n’est rien d’autre que l’agonie de la cupidité, la rancœur d’hommes qui tremblent devant l’inéluctable progrès de l’humanité. (…) Et tant que des hommes donneront leur vie pour elle, la Liberté ne périra point. Êtres humains ! Ne vous donnez pas à ces brutes, ces hommes qui vous méprisent et vous asservissent, qui régentent vos vies et vous dictent quoi faire, que penser, que ressentir ! »

Le revenant - Charlot-Chaplin / Une chambre en Inde


Avant le début de la représentation, Ariane Mnouchkine accueille le public du Théâtre Jean-Claude Carrière au Domaine d’O, sa pièce Une chambre en Inde ouvre le Festival du Printemps des Comédiens, depuis le 30 mai. Le rideau transparent se lève sur un décor sublime aux volets bleus et à la lumière tamisée ou éclatante. Sur scène, le lit est occupé par Cornélia (Hélène Cinque), cette assistante d’un metteur en scène doit relever le défi de monter un spectacle, le directeur est en fuite à cause de l’horreur du monde. Nous sommes en novembre 2015, les attentats viennent de frapper Paris, et une série de tableaux vivants vont se succéder pendant près de quatre heures pour questionner le chaos du monde. Au fond de la scène, les toilettes sont là, très prisées par Cornélia, prise de panique face à l’enjeu qui s’impose à elle : créer une pièce... dans la pièce. Le ton de l’humour domine, Une chambre en Inde se présente sous forme d’épopée avec du rythme, des pauses indiennes, et des questionnements dont il est difficile de trouver des réponses.


En Inde, pour un cri de révolte

La pièce parle au spectateur, c’est un voyage au cœur de l’humanité. Sur scène, le monde est convié dans un tourbillon de l’Histoire et de l’actualité avec des situations tragi-comiques. Les traditions théâtrales indiennes nous transposent dans une autre culture avec costumes, danses et chants. Cornélia est au lit, elle n’a pas d’inspiration pour la création de son spectacle ; son imaginaire ou ses rêvent convient les problématiques des sociétés. Des épisodes du Mahabharata racontent l’humiliation, la violence faite aux femmes : « Il y a du bien et du mal même en Inde. » Cornélia est réveillée par des appels venus de Paris et les récits se bousculent avec des images dont celles de l’enfant syrien, assis, sous la poussière des bombes. La pièce est un cri de révolte avec de nombreuses dénonciations : le sort réservé aux femmes, la montée de l’intolérance, l’intégrisme islamiste, l’écologie, le pouvoir de l’argent... Sur un tapis, des représentants de l’Arabie Saoudite sont rassemblés et Cornélia se rebelle : la Légion d’honneur pour un prince de ce pays ! On rit pour des moments inattendus : une scène de torture, le tournage d’une vidéo de Daesh avec la musique de Lawrence d’Arabie… sauf que ce n’est pas du même niveau. Par ce spectacle, on est invité à chercher des réponses.


Et si le théâtre sauvait l’humanité ?

Une chambre en Inde est un hymne au savoir, à la culture, c’est un hommage à toutes les formes de théâtre. Kant, Antonin Artaud, Shakespeare sont nommés ou apparaissent. Le rire des spectateurs répond à des instants décalés. Il y a cette comédienne qui n’a jamais été malheureuse : une calamité pour les « artistes » ! Quant au personnage principal, Cornélia, elle reste en recherche d’idées pour son spectacle, mais l’une d’elles s’impose : se moquer des méchants, ce dont Une chambre en Inde ne se prive pas. Alors qu’elle est épuisée, dans son lit, le médecin-écrivain Tchekhov entre en scène avec les Trois Sœurs, par sa présence, il apporte du réconfort : « Il y a tant de belles pièces, pourquoi aller chercher si loin ? » Il évoque ses œuvres, La Cerisaie, Cornélia ravie est déjà transportée. Cette scène est un moment magique de la pièce qui traite de la question du théâtre, ce grain de sable difficilement quantifiable… Certains décideurs doutent de son utilité. Il n’y a plus de représentation théâtrale à Alep, la guerre a tout détruit. Le texte final d’Une chambre en Inde dit par le personnage de Charlot est très beau, c’est un appel à un sursaut de l’humanité et à la réunion des hommes contre le fanatisme : « Vous n’êtes pas des machines ! Vous n’êtes pas du bétail ! Vous êtes des êtres humains ! (…) Ne luttez pas pour l’esclavage ! Luttez pour la liberté ! »


Une chambre en Inde ne cesse d’interroger, chacun peut chercher des réponses, malgré le vacarme du monde. Ce voyage évoque des sonorités, couleurs, costumes, chants, histoires. Écoute, partage, tolérance et ouverture sont les valeurs prônées par ce spectacle dirigé par Ariane Mnouchkine. Cette grande figure du théâtre est épatante, c’est une femme courageuse et engagée, elle est une combattante des idées. Dans cette pièce, elle dénonce tous les fascismes et nous invite à une réflexion sur l’actualité, par le rire. Face au chaos et au désespoir, les réponses possibles sont la connaissance et la culture.

Fatma Alilate

Une chambre en Inde

Une création collective du Théâtre du Soleil, dirigée par Ariane Mnouchkine

Théâtre Jean-Claude Carrière – Domaine d’O - Montpellier

Entrée Nord

Musique de Jean-Jacques Lemêtre, en harmonie avec Hélène Cixous, et la participation exceptionnelle de Kalaimamani Purisai Kannappa Sambandan Thambiran.

Avec (par ordre d'entrée en scène) : Hélène Cinque, Duccio Bellugi-Vannuccini, Shaghayegh Beheshti, Dominique Jambert, Martial Jacques, Samir Abdul Jabbar Saed, Maurice Durozier, Sébastien Brottet-Michel, Judit Jancsó, Sylvain Jailloux, Eve Doe Bruce, Nirupama Nityanandan, Agustin Letelier, Taher Baig, Wazhma Tota Khil, Vijayan Panikkaveettil, Farid Gul Ahmad, Andrea Marchant, Aref Bahunar, Omid Rawendah, Shafiq Kohi, Sayed Ahmad Hashimi, Ghulam Reza Rajabi, Seietsu Onochi, Man-Waï Fok, Seear Kohi, Arman Saribekyan, Palani Murugan, Naweed Kohi, Alice Milléquant, Quentin Lashermes, Thérèse Spirli, Marie-Jasmine Cocito, Aziz Hamrah, Ya-Hui Liang, et la voix de Vladimir Ant.

Prochaines représentations : Jeudi 1er juin à 19 heures - Vendredi 2, samedi 3, dimanche 4 et mercredi 7 juin à 20 heures – Jeudi 8 juin à 19 heures – Vendredi 9 juin à 20 heures - Samedi 10 juin à 16 heures

Durée : 3h45 dont un entracte

Tarifs : 25 à 53 euros

Information, réservation billetterie : + 33 (0)4 67 63 66 66

Rencontre avec Ariane Mnouchkine et l'équipe artistique de Une chambre en Inde, le dimanche 4 juin à 11 heures, sous chapiteau à la Pinède – Domaine d’O, Montpellier.

Festival Printemps des Comédiens : www.printempsdescomediens.com


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Montpellier : Le Festival « Printemps des Comédiens » raconte le monde

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