Al Sticking est l'un des street-artists les plus influents de Montpellier. Par son ancienneté sur la scène locale, la qualité de son travail et la portée de ses oeuvres.

Montpellier Street-art :  la profession de foi d'Al Sticking

 Il y a quelques jours, je suis tombé sur un des nouveaux collages d'Al. Après l'avoir contacté pour en discuter, je lui propose de rédiger un petit texte pour expliquer lui-même la démarche de sa série Gris. Mieux qu'un texte, c'est une profession de foi et d'amour à la Rue, à la liberté d'expression qu'il nous livre. Et comme la parole d'un artiste vaut mieux que l'article d'un journaliste, en voici l'intégralité.

Al Sticking
La série Gris présente des collages d'hommes et de femmes toujours collés ensemble, en niveaux de gris comme un tirage photo. Ils diffèrent des collages monochromes réalisés habituellement avec des personnages fictifs, créés à partir de photographies et de retouches infographiques, et de mises en scènes issus de mon imaginaire.

Lors de la réalisation de l'exposition Parcours, où tous les personnages monochromes ont été peints, du souhait d'apporter une touche manuelle manquante jusque là et de m'intéresser à des médiums plus personnels, j'ai décidé de séparer mes travaux en 2 parties. Celle des personnages monochromes, qui désormais sont peints, et des couples qui sont imprimés, tout en essayant de garder une certaine qualité photographique que je perdais en les transformant de façon numérique.

Le premier collage de la série Gris était celui des Halles Laissac, où l'on pouvait observer deux visages de profil, un homme et une femme, de chaque coté du bâtiment. Je m'étais servi des espaces manquants entre chaque étage pour enlever les parties essentielles des visages comme les yeux, le nez et la bouche. Les oreilles et les mains n'étaient pas présentes non plus. Ainsi, je voulais créer une réaction en pointant du doigt le manque d'éveil des sens de plus en plus présent dans nos sociétés actuelles, où l'on se suffit à des activités sans grand intérêt, voire même abrutissantes. Alors que nous sommes tous dotés de facultés humaines extraordinaires. Nous sommes de moins en moins nombreux à lever les yeux et observer des choses naturelles somptueuses, à se satisfaire d'un parfum floral délicat, goûter du bout des lèvres un fruit exotique ou interdit, et communiquer avec son prochain en face à face sans ondes ni pixels. On nous apprend à nous abstenir de ces merveilles, à oser un individualisme égoïste et à ne pas aller vers son prochain. Ce collage se voulait comme un états des lieux, et une pique de rappel de nos richesses oubliées.
Malheureusement, les nombreux retours que j'ai eu sur cette fresque n'ont fait que renforcer ce sentiment : la plupart des spectateurs cherchaient à savoir avant tout de qui il s'agissait, avant de s'apercevoir que ces visages n'avaient aucun sens ! J'ai été particulièrement attristé de constater que les hommes perdaient leurs sens et n'en étaient pas conscients.




Le collage suivant de la même série concernait le mur face à l'église Saint-Roch, lors des fêtes du même nom et du passage de Radio Nova à Montpellier. J'avais été contacté par la radio pour annoncer Parcours, et invité à poser un visuel aux alentours du plateau. Une intervention sur la fresque n'étant pas possible, je suis allé à la rencontre de Virginie qui tient la galerie Vintage  situé à coté, dont le mur m'intéressait. Elle a gentiment accepté que j'intervienne sur son mur. Je souhaitais en premier lieu créer un visuel en rapport avec Saint Roch, qui après avoir soigné les pestiférés, est mort dans les geôles du gouvernement suite à ce que je pourrais appeler une bavure policière... N'étant pas satisfait du résultat final du visuel, j'ai changé d'avis au dernier moment et suis revenu à la philosophie de mes personnages d'origine : simples et poétiques. Probablement en réponse à la frustration du collage des halles Laissac, et l'envie de proposer au public des sentiments intelligibles et surtout humains. D'où le collage de ces deux enfants qui s'embrassent, une fleur et une guitare dans les mains. Parce que, comme le dirait Antoine de Saint-Exupéry : "Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications."


Et la dernière "fournée" de Gris, dont le premier visuel a été collé à Berlin il y a 10 jours, concerne des danseurs. Vous les avez peut-être déjà croisés au coin d'une rue, ou sur la cheminée réinvestie en façade d'immeuble, toujours dans l'expo Parcours. Ces danseurs font partie du collectif des Swing Jammerz et rivalisent de déhanchés ahurissants issus du Charleston, du Swing et d'autres dérivés de ces mouvements. Ils se présentent régulièrement, quand les beaux jours sont là, lors de cabarets sauvages accompagnés d'un orchestre dans l'espace public sans autorisation. Puisque de nos jours s'exprimer dans la Rue est de moins en moins permis par les autorités, je souhaite remercier et encourager toutes les personnes qui se permettent cette liberté. L'espace est dit public et nous devons le reconquérir, notamment par des actions artistiques, mais aussi par nos présences et nos rencontres.



Pour en revenir au premier collage de cette mini série, qui se trouve à Berlin, il était intéressant de créer un parallèle entre le visuel et le lieu. De plus, il se trouve que la danseuse originaire de Saint-Petersbourg donc du coté Est de l'ancien mur de Berlin et le danseur, français du coté Ouest. Ici, un élément les sépare toujours mais les rôles ont été inversés et la danse les réunit. Au final, une façon personnelle et particulière d'investir les murs Berlinois.



Les autres danses (5 au total) ont été placées sur des murs montpelliérains la semaine dernière et, je l'espère, participent à la reconquête et la vie de notre espace public.



D'autres collages sauvages de la même série continueront de fleurir sur les murs de Montpellier et d'ailleurs, sans calendrier précis ni localisation particulière, entremêlés de nouvelles créations réalisées en peinture et de projets institutionnels. Parce que la création n'a pas de règle, et que la Rue nous appartient !


Un grand merci à Al Sticking pour cette profession de foi et son travail poétique dans les rues de Montpellier.