Montpellier : Steven Cohen lutte contre la mort à hTh Grammont

« Quand j’ai dit à Nomsa, ma nounou-mère adoptive de 96 ans, qu’Elu était mort, et lui ai demandé comment je pourrais continuer ma vie sans lui, elle a dit : "Mets ton cœur sous tes pieds… et marche !"… Ce travail est l’expression de l’acceptation de mon destin, qui est de ne pas mourir auprès d’Elu, une expérimentation sur la culpabilité du survivant, dans cet effort de garder en vie mon cœur brisé, ainsi qu’un hommage rendu à nos vies précaires mais si richement dansées. (...) Attention ! Le couple d’artistes en marge débarque, l’un est mort, l’autre vit pour deux. »

Steven Cohen


Steven Cohen est né en Afrique du Sud, en 1962. Chorégraphe, performeur et plasticien, il ancre son œuvre, très intime, dans l’engagement politique. Il a fait scandale en France, à la suite d’une exhibition sexuelle avec un coq, au Trocadéro. Venu des arts plastiques, son corps et son visage jusqu’à son crâne sont l’aboutissement de ses créations. Si Steven Cohen est connu pour ses performances scandaleuses, il est un artiste entier qui, comme il le confie sur scène, ne fait pas semblant. Avec sa pièce Put your heart under your feet ... and walk ! dédiée à son compagnon avec qui il a vécu presque vingt ans, Steven Cohen propose un rituel théâtralisé en public pour surmonter le deuil. A sa façon, cet artiste fragile célèbre une vie partagée qui n’est plus, avec l’art comme moyen d’expression.


Une pièce douloureuse

Steven Cohen inscrit son travail dans la recherche chorégraphique, sa pièce pleine de tension et d’émotion traverse la laideur et peut choquer, notamment par le choix que fait l’artiste « d’incorporer » Elu. L’artiste se situe au paradoxe d’identités : homosexuel, juif, blanc, né en Afrique du Sud sous l’Apartheid… Il rencontre Elu, en 1997, il pourrait être son double et celui-ci l’emmène à la danse. Disparu récemment, Steven Cohen s’est adressé à sa nounou, qui par sa phrase : « Mets ton cœur sous tes pieds…et marche ! », lui a conseillé de mettre ses émotions de côté et de continuer à progresser. Steven Cohen tente d’échapper à la tristesse par la performance, il ne veut pas rester immobiliser dans le chagrin. Pour sa création, il souhaitait présenter des photographies, mais il n’a pas pu ; la pièce s’achève sur une immense photo d’Elu, en fond de scène. Dans cette création difficile, l’artiste réinvente un équilibre physique et émotionnel : « Je fais une performance afin d’explorer la présence de la mort dans la vie, j’appelle ça la danse, elle réunit rituel, action, image et corps. » Steven Cohen a essayé de réduire le mouvement à la marche, et l’interaction à un simple regard : « Parfois, il faut très peu pour faire beaucoup. »


Se confronter à la mort

Pour Steven Cohen, le théâtre est un temple, c’est le dernier lieu public qui se prête à un rituel : « Être enterré vivant, me baigner dans le sang, ingérer des cendres de crémation, irradier de la lumière, sacrifice et survie, adoration et blasphème, allers et retours d’Eros à Thanatos : il n’y a rien que je ne tenterai pour rendre hommage à l’art qu’Elu et moi avons produit par le passé. » Chaque pas sur ce sol jonché d’étranges chaussons est une avancée. Très vite, le jardin d’Eden dans lequel évolue Steven Cohen dans un film projeté laisse place à des images insoutenables tournées dans un abattoir. Le sang gicle, les bêtes sont mises à mort, un œil se ferme et Steven Cohen est comme noyé, son maquillage fabuleux et sa tenue blanche sont baignés de sang. On éprouve du dégoût. Sur scène, il réapparaît dans un manège à disques. Les morceaux musicaux proposent de très belles voix, graves, on reconnaît Léonard Cohen. Cette pièce Put your heart under your feet ... and walk ! est un chemin de douleur, on entend l’artiste se lamenter. Avec sa sensibilité et son univers, il rend hommage à Elu Kieser (1968-2016), il l’a beaucoup admiré : « Elu a lutté contre sa famille, la société pour devenir le danseur qu’il souhaitait être. »


Steven Cohen est dans l’extrémité des émotions, c’est une personnalité indépendante et non-conventionnelle. Il invite à la découverte d’une création-hommage, originale par sa forme et son contenu. Cette pièce est aussi une sorte de prière. L’artiste est programmé au Festival Montpellier Danse, à la demande de Rodrigo García, responsable de hTh – Grammont. La performance de Steven Cohen a étonné le public, elle a été applaudie de façon modérée ; Steven Cohen, bouleversé, n’est pas réapparu sur scène. De longues minutes après la fin de la performance, des personnes sont restées assises dans la salle, très émues, car le deuil parle à chacun de nous et cette pièce ne laisse pas indifférent.

Fatma Alilate

Put your heart under your feet ... and walk ! à Elu

Mets ton cœur sous tes pieds…et marche ! / à Elu

De et avec Steve Cohen

hTh – Domaine de Grammont - Montpellier

Dernière représentation : Lundi 26 juin à 20 heures

Tarifs : 15 à 22 euros

Réservation : 0 800 600 740

www.montpellierdanse.com

www.humaintrophumain.fr


Coproduction : Festival Montpellier Danse 2017, Humain trop humain, CDN Montpellier, Cie Steven Cohen, Dance Umbrella (Johannesbourg), Aide aux projets DRAC Nouvelle-Aquitaine.