Montpellier : « Siberia », un opéra ovationné à l’Opéra Berlioz

Vois ! Partout des glaciers.

Après l’été maudit vient l’hiver.

Et le vent atroce, éternel,

qui jamais ne désarme ;

des sommets, la mort guette,

farouche, blême et implacable.

Vassili à Stephana, Acte II – Siberia d’Umberto Giordano


Siberia était à l’affiche de l’Opéra Berlioz, le samedi 22 juillet, dans le cadre du Festival Radio France. Il s’agit d’une des représentations les plus attendues du Festival avec dans le rôle-titre Sonya Yoncheva qui avait triomphé l’an passé dans Iris. La Diva se produit sur les scènes les plus prestigieuses, elle était accompagnée de son mari, le chef Domingo Hindoyan, et de son frère, le ténor Marin Yonchev. Sibéria est un opéra social composé en 1903 par Umberto Giordano (1867-1948), il est l’auteur d’Andrea Chénier (1896) et de Fedora (1898). Siberia a connu un immense succès en son temps, mais cet opéra est tombé dans l’oubli et il est rarement joué. L’intrigue se déroule au milieu du XIXe siècle, au bout de l’Empire russe, dans un bagne de Sibérie, une terre difficile où étaient relégués les prisonniers. Stephana est une courtisane dont le prince Alexis est amoureux, mais elle s’éprend de Vassili. Il est condamné à la déportation et elle abandonne tout pour le suivre dans un camp de travail.


Un opéra du mouvement vériste

Siberia appartient au courant musical du vérisme dérivé du naturalisme littéraire de Zola. La vraisemblance théâtrale est recherchée. Les principales sources de cet opéra sont Souvenirs de la maison des morts (1862) de Dostoïevski – œuvre phare de la littérature concentrationnaire, pour tout ce qui concerne l’Acte III, et Résurrection (1899) de Tolstoï. La Sibérie était aussi dans l’actualité avec la construction du Transsibérien. L’opéra en trois actes est très concentré, nous sommes au cœur des événements, de Saint-Pétersbourg à la Sibérie où se déroule l’essentielle de l’intrigue ; cette région est connue pour son climat difficile avec ses dix mois d’hiver par an. Cet opéra est donc une rareté, l’opéra italien a très peu traité de sujets slaves, Siberia permet la rencontre du romanesque et d’une réalité sociale. Différents groupes sont représentés : la courtisane Stephana, le prince, les soldats, les paysans et les prisonniers… Par la dimension réaliste, cet opéra s’inscrivait en accord avec l’évolution du public du début du XXe siècle qui s’était élargi et n’était plus seulement aristocratique. Le mouvement du vérisme permettait une identification du public et son adhésion. Cet opéra est aussi une réussite musicale.


Siberia, un opéra ovationné

Il y a du drame, de la violence, et la région de la Sibérie est personnifiée notamment par le thème évocateur de la glace : « Paysage triste, la neige recouvre tout, quelques bouleaux… » C’est la version concert qui a été donnée à l’Opéra Berlioz devant un public venu très nombreux. On a pu se concentrer sur la partie musicale, il y avait la voix de Sonya Yoncheva, qui est arrivée sur scène avec une longue robe rouge-rose, et aussi la virtuosité remarquée du Chœur qui en fin de représentation a été remercié de façon très appuyée par le chef d’orchestre. Le Chœur insufflait une composante tragique : « Malheur ! Douleur ! Languir ! Souffrir ! (…) Seule la mort nous apportera charité et liberté. » La composition musicale s’appuie sur de nombreuses références folkloriques ; c’est ce type de musique identifiée comme russe qui était appréciée en Europe occidentale. Un chant orthodoxe a ouvert l’opéra, à plusieurs moments, on a entendu le son des cloches. Au troisième acte, la balalaïka, instrument russe à cordes, a été à l’honneur d’un moment musical qui a enthousiasmé le public. La talentueuse Sonya Yoncheva interprétait Stephana, une courtisane qui se sacrifie par amour.


Sonya Yoncheva, une Diva attachée au Festival

Au-delà de sa voix, il y a sa beauté romanesque, ses longs cheveux bruns, son allure voluptueuse ; elle pourrait être une odalisque d’un tableau d’Ingres. L’an passé, pour la Dernière du Festival Radio France, elle avait déjà triomphé à l’Opéra Berlioz, devant un public debout. Elle en a gardé un souvenir ému. En quittant la scène, elle a dit « au revoir » au public, en lançant des baisers de la main. Sa voix est dramatique et puissante, elle reste très gracieuse, toujours habitée par son personnage même quand elle ne chante pas. Sonya Yoncheva est née en Bulgarie. Elle a étudié le piano avant d’intégrer une chorale, tout en se passionnant pour le jazz et le rock. C’est quand elle travaillait à la télévision comme animatrice qu’elle a subitement eu envie de chanter, elle a participé à une première audition. Elle a gagné de nombreux prix dont celui du Concours Operalia de Placido Domingo, en 2010. En 2012, elle triomphe à l’Opéra Comique dans Les pêcheurs de perles. En 2014, elle chante pour la première fois au Met de New York. Elle a commencé dans le baroque mais les demandes ont fait évoluer son répertoire. Elle est considérée comme une star de l’art lyrique.


Sur scène, Sonya Yoncheva libère la richesse théâtrale de son personnage, et la puissance de sa voix répond à des exigences techniques. A noter également les performances vocales du ténor Murat Karahan, dans le rôle de l’amant Vassili, et du baryton Gabriele Viviani – le terrible Glèby. Le chef vénézuélien Domingo Hindoyan, très attentif pendant la représentation, a félicité les musiciens et bien sûr le Chœur qui a été fabuleux. Les chants a capella ont été un atout de cet opéra ; une partie des chanteurs provient du Chœur de l’Opéra national de Montpellier, pendant la saison, on a pu admirer leurs talents. Le chef d’orchestre a aussi félicité la jeune soprano Anaïs Constant, une autre révélation de Siberia. Cet opéra mériterait d’être davantage joué sur scène, sa musique folklorique en fait aussi le charme. Le public de Montpellier a été conquis par cette soirée lyrique et a ovationné les musiciens et interprètes.

Fatma Alilate

Siberia d’Umberto Giordano

Opéra Berlioz – Le Corum, Montpellier

Opéra en 3 actes (1903, révision 1927) - Version de concert

Sonya Yoncheva, soprano Stephana

Murat Karahan, ténor Vassili

Gabriele Viviani, baryton Glèby

Catherine Carby, mezzo-soprano Nikona

Anaïs Constant, soprano  La Fanciulla

Marin Yonchev, ténor Ivan,  il Cosacco

Riccardo Fassi, basse Il Capitano, Walinoff,  Il Governatore

Alvaro Zambrano, ténor  Alexis, Il Sergente

Jean-Gabriel Saint-Martin, baryton  Il Banchiere Miskinsky, l’Invalido

Laurent Sérou, basse  l’Ispettore

Chœur Opéra national Montpellier Occitanie

Chef de chœur Noëlle Gény / Jacopo Facchini

Chœur de la Radio Lettone

Chef de chœur Sigvards Klava

Orchestre national Montpellier Occitanie

Domingo Hindoyan, direction

Chef de chant, Anne Pagès-Boisset


Programme Festival Radio France Occitanie Montpellier : www.lefestival.eu

Information, réservation : +33 (0)4 67 02 02 01