Montpellier, nouvelle région : le Gard doit-il nous quitter ?

La région s’agrandit et le département du Gard pourrait rejoindre P.A.C.A. Si une partie du Gard rappelle la Provence, par ses traditions culinaires et festives, le Gard reste profondément ancré dans l’histoire du Languedoc. Les Cévennes en P.A.C.A, est-ce possible ? Aigues-Mortes n’est-ce pas le Languedoc ? Entretien avec Vincent Challet, Maître de Conférences en Histoire médiévale - Université Paul Valéry Montpellier.


Pouvez-nous rappeler les frontières du Languedoc historique ?

Vincent Challet : Ce que l’on a coutume d’appeler historiquement le Languedoc procède de l’union perpétuelle, décrétée en 1359, par la royauté française, des trois sénéchaussées de Beaucaire, Carcassonne et Toulouse mais on peut également y ajouter des territoires avoisinants tels que le Rouergue, le Gévaudan, le Vivarais et le Velay. Il s’étend donc du Toulousain jusqu’au Rhône et de la Méditerranée jusqu’aux contreforts du Massif Central.


Des élus et des habitants du Gard souhaitent rejoindre la région P.A.C.A. Le département du Gard est-il provençal ?

Vincent Challet : Du point de vue historique, c’est évidemment un contresens absolu. Ce qui correspond actuellement au département du Gard a toujours fait partie du Languedoc, la frontière entre le Languedoc qui relève du royaume de France et la Provence, qui fait partie des terres d’Empire, ayant toujours été fixée sur le Rhône. Et les heurts ne manquent pas au Moyen-Âge entre Nîmois et Provençaux !


Que peut-on dire de la Camargue située entre plusieurs départements ?

Vincent Challet : Il faut distinguer la Grande Camargue située dans le département des Bouches-du-Rhône, et la Petite Camargue qui se trouve dans le département du Gard. Certes, ces deux espaces paraissent aujourd’hui partager une culture et des usages identiques mais l’on oublie trop souvent que la « Camargue » telle que nous la connaissons aujourd’hui a en grande partie été « inventée » jusque dans ses traditions par le « marquis » de Baroncelli qui était un disciple de Frédéric Mistral, à la fin du XIXe siècle. 


Pouvez-vous rappeler le rôle historique de la ville d’Aigues-Mortes dans le Languedoc ?

Vincent Challet : Du point de vue médiéval, Aigues-Mortes n’a joué qu’un rôle historique assez faible au sein du Languedoc dans la mesure où il s’agit d’une création tardive (1240), artificielle et relevant de la seule volonté de Louis IX de disposer d’un port en Méditerranée afin de favoriser ses expéditions de croisade. D’ailleurs, en dépit d’un privilège commercial, le port périclite assez rapidement et ne détrône jamais Montpellier comme place commerciale, ce qui nous a valu la préservation des remparts médiévaux. En revanche, Aigues-Mortes joue un rôle important comme lieu de détention, que ce soit au moment du procès des Templiers puis du protestantisme avec Marie Durand et ses compagnes enfermées à la Tour de Constance.


Que dire de Nîmes ?

Vincent Challet : Nîmes a une importance bien plus considérable à la fois en raison de son ancienneté puisqu’il s’agit d’une colonie romaine, de l’importance de sa population et de son Consulat ou encore de son rôle administratif au sein de la sénéchaussée de Beaucaire. Et, redisons-le, encore une fois, c’est une ville parfaitement insérée dans le Languedoc dont elle épouse assez fidèlement les évolutions.


La nouvelle région peut-elle se séparer des Cévennes gardoises ?

Vincent Challet : Une région peut toujours se séparer d’une partie de son territoire sans que cela remette en cause son existence même. Mais il est sûr qu’elle y perdrait une part de son identité et de sa diversité culturelle, patrimoniale et paysagère.


Peut-on considérer que la Provence et ses départements (Bouches-du-Rhône, Vaucluse) fait partie du Languedoc ?

Vincent Challet : Il n’y a pas de Languedoc avant la toute fin du XIIIe siècle. Et, à cette date-là, la Provence constitue bien une entité séparée du Languedoc. On peut en revanche considérer que Languedoc et Provence partagent un certain nombre de traits en commun, notamment la langue, et rappeler qu’après tout les comtes de Toulouse furent aussi marquis de Provence. 


Pouvez-vous nous informer sur les différences entre le Félibrige et l’occitan ?

Vincent Challet : Ce sont des choses assez différentes : l’occitan est une langue alors que le Félibrige est une association de défense et de promotion d’abord du provençal puis de l’ensemble de la langue d’Oc, fondée à l’initiative de Frédéric Mistral en 1854. Le terme de Félibrige s’applique aussi au mouvement littéraire né dans le sillage de cette association et caractérisé par une écriture en langue d’Oc.


La nouvelle région ne récupèrera pas tous les départements du Pays d’Oc, quels sont les départements ou parties de régions voisines qui feraient partie du Languedoc historique ?

Vincent Challet : En fait, les deux seuls départements que l’on pourrait rattacher au Languedoc historique et qui ne feront pas partie de la nouvelle région sont d’une part le Velay qui correspond peu ou prou à la Haute-Loire, et le Vivarais qui est plus ou moins assimilable à l’Ardèche. Mais le Velay a été rattaché à la région Auvergne et le Vivarais à la région Rhône-Alpes et c’est un état de fait qui date de la création des régions. De ce point de vue, la nouvelle réforme territoriale ne change rien. En revanche, si par « pays d’Oc », on entend l’ensemble des territoires où était parlée la langue d’Oc, il est évident que l’aire d’extension de la nouvelle région est bien plus réduite puisqu’il faudrait y inclure l’Aquitaine, le Poitou, le Limousin, l’Auvergne, une bonne partie de Rhône-Alpes ou encore la Provence. Mais cela correspond à une aire linguistique et non pas historique. 


Trouvez-vous une logique à ce regroupement des régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon ?

Vincent Challet : Bien sûr ! Le regroupement de ces deux régions qui avaient été artificiellement séparées permet de retrouver peu ou prou les limites du Languedoc historique. De ce point de vue, c’est plutôt la séparation du Languedoc en deux régions, Midi-Pyrénées d’une part et Languedoc-Roussillon de l’autre qui me paraît un peu absurde. Il me semble qu’à l’heure actuelle, il n’est pas illogique d’opérer un regroupement de régions pour mettre en place des entités administratives plus larges. Mais tout dépendra de la manière dont élus et habitants vont s’emparer de cette nouvelle région. Après tout, un territoire n’est jamais que ce qu’en font les habitants eux-mêmes et la manière dont ils s’en saisissent. 



Et si le Roussillon, le département des Pyrénées-Orientales, demandait à rejoindre la région catalane espagnole ?

Vincent Challet : Pourquoi pas ? Après tout, le Roussillon a fait partie du royaume d’Aragon puis de l’Espagne jusqu’au traité des Pyrénées en 1659. Inversement, on peut aussi rappeler que le territoire actuel du Roussillon faisait partie de la Narbonnaise, puis de la Septimanie et a ensuite été rattaché à l’empire carolingien avant même la reprise de Barcelone par Louis le Pieux en 801. On peut donc s’appuyer sur des référentiels historiques qui sont quasiment antagonistes. Ceci dit, compte tenu de la construction européenne, peut-être est-il temps de s’affranchir du modèle de l’État-Nation qui est surtout une construction du XIXe siècle. L’avenir est peut-être à la constitution de grandes euro-régions transfrontalières incluses au sein de l’Union Européenne et donc à la dissolution de l’échelon national. 


Quels sont les principaux défis de la nouvelle région ?

Vincent Challet : Exister en tant que région ! Autrement dit, susciter un sentiment, non pas tant d’appartenance qui est toujours dangereux, mais de vivre ensemble. Et ceci ne se fera qu’en rendant ce territoire à ceux qui y vivent et y travaillent, en réduisant la distance actuelle entre les citoyens et les élus, en assurant également une meilleure répartition des richesses et une réduction des inégalités sociales. Une construction territoriale qui ne donnerait pas la parole à ses citoyens ne serait, au fond, qu’une vaste coquille vide. 


Pourquoi ne pas proposer deux capitales à la nouvelle région qui sera une région vaste ?

Vincent Challet : Cela me paraît d’autant plus envisageable qu’historiquement le Languedoc n’a jamais su ou pu véritablement choisir sa capitale entre Toulouse et Montpellier et que, faute de choix, les États de Languedoc ont été itinérants pendant tout le Moyen-Âge et quasiment toute l’époque moderne. Le partage des compétences entre Toulouse et Montpellier apparaît d’ailleurs clairement si l’on se souvient que le parlement, et donc les attributions judiciaires, est implanté à Toulouse en 1443 mais que la Cour des Aides, et donc les compétences financières, s’installe à Montpellier en 1478.


Quel nom proposeriez-vous à notre nouvelle région ?

Vincent Challet : Celui de Languedoc me paraît le plus adapté. Mais on peut également envisager le terme d’Occitanie qui rappelle la patria occitania médiévale. Languedoc synthétise en un seul mot et une seule expression l’ensemble du territoire.

Je vous remercie.

Propos recueillis par Fatma Alilate.


Articles de Vincent Challet, Maître de Conférences en histoire médiévale à l’Université Paul-Valéry Montpellier :

- « Les Tuchins ou la grande révolte du Languedoc », L’Histoire , n° 298, mai 2005

- « Comment Montpellier a écrit son histoire », L’Histoire, n° 410, avril 2015

Bibliographie complète sur : https://univ-montp3.academia.edu/VincentChallet

Atlas du Languedoc réalisé sous la direction d’Élie Pélaquier : http://pierresvives.herault.fr/ressource/atlas-historique-de-la-province-de-languedoc-0

Le Petit Thalamus de Montpellier : http://thalamus.huma-num.fr