Montpellier : Le « Petit Thalamus », un manuscrit du Moyen-Âge qui révèle la ville


 « Le « Petit Thalamus » n’impose pas une mémoire figée, celle-ci est reconstruite depuis le début du XIIIe siècle en fonction des évolutions sociales et politiques du temps ; cette reconstruction mémorielle a été le miroir des évènements de la ville. »

Vincent Challet


Le « Petit Thalamus » est un manuscrit oublié par le grand public, il a pourtant contribué à unifier Montpellier. Conservé aux Archives municipales, ce « monument-document » a eu un rôle majeur dans l’édification de la mémoire urbaine. Bien des siècles plus tard, le livre fondateur de la ville connaît une renaissance : il est le sujet d’un colloque et d’une exposition. Cette manifestation culturelle couronne quatre années de recherches sur l’ouvrage médiéval qui sera mis en ligne sous la forme d’une édition électronique et scientifique.


Un « monument-document » à découvrir

Le « Petit Thalamus », de Thalamus qui signifie « ce qui est écrit » en latin, est un manuscrit qui a permis de donner une identité à la ville de Montpellier, en élaborant une mémoire commune. Il en existe plusieurs versions, celle qui est conservée aux Archives municipales a été référencée sous la cote AA9. Cette chronique urbaine est en fait rédigée avant 1204, mais le manuscrit AA9 est composé à partir de 1334, et il s’achève en 1604.

Le manuscrit AA9 est un document composite, riche et complexe. Il consigne les coutumes, les règles urbaines de la vie quotidienne (poids du pain, montant des taxes aux entrées de la ville, utilisation des fours…). Nous retrouvons également la liste des consuls et puis les évènements qui ont marqué l’année en cours. Le « Petit Thalamus » a pour particularité d’avoir été écrit en occitan et non en latin : c’est la plus ancienne chronique urbaine d’Europe à avoir été écrite en langue vernaculaire. Pour les historiens, cela s’expliquerait par le fait que Montpellier n’a pas de passé romain ; au Moyen Âge, Montpellier est une ville jeune, née seulement en 985.

Les auteurs de la chronique urbaine sont les notaires du consulat.

Les consuls sont issus de la bourgeoisie locale (marchands, artisans…), ils exercent leurs activités de 1141 à 1144. Le consulat réapparaît en 1204, il sera aboli pendant la Révolution française. Le rôle des consuls consiste à administrer les affaires de la ville : hygiène, urbanisme, répartition des impôts…

Le « Petit Thalamus » est emblématique parce qu’il est le récit historique médiéval de la ville, mais celui-ci provient d’une reconstruction mémorielle.




Une réalité historique ?

Au tournant des XIIe et XIIIe siècles, une accélération de la production écrite révolutionne le système de communication occidentale. Comme l’indique Pierre Chastang : « La maîtrise des techniques de l’écrit devient dès lors l’objet d’un enjeu politique. »

Les consuls ont orienté le contenu du « Petit Thalamus ». . Les historiens médiévistes ont pu le constater par l’étude des textes. Dans le traitement de l’information, des évènements ont donc été sélectionnés, réinterprétés ou occultés.

Le manuscrit AA9 comprend de nombreuses annotations, c’est un texte juridique foisonnant qui se compose aussi d’usages en matière liturgique, d’un document sur la répartition des délégués dans la Salle des États de Languedoc, d’informations sur les expéditions dans l’Espagne musulmane…

Des mentions étonnent. En 1141, il est indiqué : « Dix fèves valent un denier. » En fait, cette note fait écho à un évènement historique qui s’est produit la même année : la ville est alors assiégée, ce qui explique le prix élevé des fèves. Dans une autre version du « Petit Thalamus », l’information est davantage développée.

Si un évènement comme la Croisade de saint Louis est relaté, c’est parce qu’il a une conséquence locale. Ainsi, une délégation de la ville s’était rendue auprès du roi, à Aigues-Mortes, et avait pu obtenir des exemptions de péages pour la circulation des marchandises.

Toutes ces mentions montrent que le « Petit Thalamus » a été le livre-référence de la ville de Montpellier. Pourtant certaines périodes troubles ont été délibérément supprimées afin de présenter les évènements de façon plus lisse que la réalité. Cette vision apaisée et consensuelle a encore des répercussions sur notre représentation de l’histoire de la ville. Vincent Challet en appelle à notre vigilance : « L’écriture c’est narrer, donc reformuler. C’est celui qui écrit qui détient un certain pouvoir : celui de définir et d’enfermer les faits et de réécrire l’histoire. »

Au XIXe, le manuscrit avait également bénéficié d’une publication, mais celle-ci est dépassée : l’orthographe des textes occitans était systématiquement corrigée, des parties du document original avaient été retirées…



Une exposition évènement autour d’ouvrages du Moyen Âge

Dans le cadre de l’exposition qui débutera en même temps que le colloque, le « Petit Thalamus » sera présenté. Cette manifestation culturelle permettra aussi aux huit autres versions du manuscrit médiéval, désormais réparties dans différents fonds documentaires, d’être de nouveau réunies dans la ville où elles ont été rédigées ; seulement deux ouvrages sont à Montpellier.

Le « Petit Thalamus » conservé aux Archives de la Ville a bénéficié d’une numérisation dont l’édition sera mise en ligne le 18 novembre. Toutes les pages seront retranscrites et traduites. Différents liens renverront à des notes historiques, linguistiques, juridiques… Un index des noms et des lieux facilitera les lectures.

A la Bibliothèque de l’Université de Médecine, le public pourra découvrir les différents manuscrits, appelés thalami vers 1330. Ils sont rédigés en occitan à l’exception de deux exemplaires.

Ces chroniques urbaines d’époques et de compositions différentes n’ont pas eu les mêmes usages, elles ont par leur dynamisme législatif contribué à l’élaboration de l’histoire du droit à l’échelle européenne.

Le « Petit Thalamus » ou manuscrit AA9 des Archives de la Ville est très peu enluminé. Il est composé de cahiers de parchemins qui ont été déreliés pour l’étude dont il a fait l’objet. Il comporte une seule enluminure qui est une représentation de saint Vincent Ferrier en prière.

Le manuscrit conservé à la Faculté de Médecine de Montpellier présente des enluminures en marge des textes qui datent du milieu du XIVe siècle, il n’a pas d’annotations ni de marques de réécriture.

Le manuscrit des Archives Nationales, essentiellement rédigé en latin, a des lettrines alternativement rouges et bleues, ce code graphique est repris dans l’ensemble des variantes du « Petit Thalamus ». Le plus beau manuscrit est celui de la Bibliothèque Royale de Bruxelles. Il s’agit d’une œuvre d’art enluminée dont le parchemin est extrêmement blanc : le vélin est de qualité, l’écriture très soignée.

Les manuscrits de travail, comme le « Petit Thalamus » ou manuscrit AA9, étaient utilisés dans différentes cours juridictionnelles et soumis aux regards critiques des consuls, aux évolutions juridiques, à la réactualisation des textes. Les manuscrits de prestige ont été davantage préservés.


Étrange parcours du « Petit Thalamus » dont le rôle a été de consolider une conscience urbaine et qui, quelques siècles plus tard, retient l’attention d’enseignants-chercheurs venus d’horizons différents, et devient de nouveau un sujet fédérateur. L’étude scientifique du « Petit Thalamus » l’a remis en lumière tout en restituant la mémoire de la ville de Montpellier. Ne doutons pas que ce « monument-document » continuera à être une source pour le savoir en raison de ses richesses historiques, linguistiques ou relatives au traitement de l’information. L’édition numérisée permettra aux Montpelliérains de se réapproprier le livre-symbole de leur histoire, et en raison de sa valeur, l’ouvrage intéressera au-delà de la ville.

Fatma Alilate




Colloque « Petit Thalamus » : Écritures et Mémoires du Montpellier médiéval

Auditorium de la Panacée – 14 rue de l’École de Pharmacie et Université de Montpellier I, Faculté de Droit, salle des Actes et salle Wahl – 39 rue de l’Université – Montpellier

Programme : http://www.univ-montp3.fr/llacs/tag/thalamus/

Du 19 au 21 novembre 2014

Entrée libre

Exposition Le « Petit Thalamus » - Écritures et Mémoires du Montpellier médiéval

Bibliothèque Universitaire de Médecine

2 rue École de Médecine – Montpellier

Du lundi au vendredi de 13h à 17h30

Du 19 novembre au 18 décembre 2014

Entrée libre

Le manuscrit Le « Petit Thalamus » a été mis en ligne le mardi 18 novembre :

http://thalamus.huma-num.fr


Sources :

Challet V. (2014). Les entrées dans la ville : genèse et développement d’un rite urbain (Montpellier, XIV-XVe siècles). In :Revue historique, 2 - 670.

Challet V. (2013). Pierre Chastang, La ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier (XIIe-XIVe siècles). Essai d’histoire sociale. In : Cahiers de recherches médiévales et humanistes : http://crm.revues.org/13209

Challet V. (2009). Le « Petit Thalamus » : un monument-document de l’histoire montpelliéraine. In : Bulletin Historique de la Ville de Montpellier, 34.

Chastang P. (2008). L'archéologie du texte médiéval - Autour de travaux récents sur l'écrit au Moyen Âge. In : Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2 – 63è année.

Leroy N. (2014). Carta, consuetudines, statuta… Langue et conservation des statuts municipaux en Languedoc. In : Mélange de l’Ecole française de Rome – Moyen Âge, 126 - 2.

Entretien téléphonique avec Vincent Challet, Maître de Conférences à l’Université Paul Valéry Montpellier III, coordinateur du projet « Petit Thalamus ».

Pour approfondir :

Chastang P. (2013). La ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier (XIIe-XIVe siècles). Essai d’histoire sociale. Publications de la Sorbonne, Paris.