Montpellier : « Angelus Novus AntiFaust » de Sylvain Creuzevault, une pièce créative et foisonnante

« Que devient le mythe de Faust dans notre société productrice de marchandises, à la division sociale du travail si raffinée ? La société totalitaire marchande fait du savoir un pouvoir et une solitude. Une personne porteuse de savoir peut-elle découvrir un lieu, un territoire, où l’usage de son savoir ne s’achève ni en amertume ni en corruption ? (…) Il s’agit peut-être d’écrire un Faust contre son propre mythe, un Anti-Faust. D’entrer dans la danse, et que l’invitation de nos Démons sur les planches devienne une excitation au voyage. »

Sylvain Creuzevault


La pièce de Sylvain Creuzevault, Angelus Novus AntiFaust, qui s’est jouée ce week-end à hTh dans le cadre du Printemps des Comédiens, s’inspire de nombreuses références culturelles pour revisiter le mythe de Faust. Le foisonnement d’idées avec une dimension politique et philosophique est important. Les acteurs sont excellents, naturels ou très maquillés, portant parfois des masques, des costumes du XIXe ou des vêtements d’aujourd’hui. Ils nous emmènent dans leurs univers, sur un même plateau au décor changeant et à l’esthétique très soignée qui rappelle les arts plastiques.


Une pièce qui puise dans la culture

Angelus Novus, une partie du titre de la pièce, est une célèbre aquarelle de Paul Klee qui a appartenu au penseur-philosophe Walter Benjamin : « Il – l’ange de l’histoire - voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. » La scène de la tempête est reproduite sur le plateau et elle est très impressionnante. Par l’aspect effervescent, rapide, de tous côtés, cette critique sociale rappelle le livre de Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite. Pour les références en lien avec le théâtre engagé, on peut penser au génial Dario Fo et à sa pièce Faut pas payer ! Certaines scènes sont des hommages au spectacle vivant : du théâtre au cabaret, on est même parfois dans la scénographie d’opéras. Il y a d’ailleurs des séquences musicales dont une opératique avec des passages chantés en allemand ponctués de jurons ; et pour la scène finale, un air de La Symphonie fantastique de Berlioz est joué au violon. Angelus Novus AntiFaust propose une succession de tableaux  proches du réel ou du songe avec des personnages « doubles », des masques, des interrogations ; la pièce s’inscrit aussi dans l’actualité récente, nous voyons des manifestants dans les rues de Paris.


Le thème du savoir

Nous suivons trois personnages principaux, deux chercheurs scientifiques dont une femme et un chef d’orchestre. Si le « savoir » élève, il éloigne aussi et on découvre des personnages brillants mais enfermés dans leur bulle, parfois cyniques et condescendants. Les spectateurs, notamment pendant la première partie, rient aux réparties de Marguerite (Servane Ducorps), biologiste généticienne, arrogante et sûre d’elle. Dans cette allégorie sur la lutte entre le bien et le mal, une suite d’événements se présente avec de l’ambivalence, et des idées qui sont dans la contradiction. « Il y a un risque qu’un jour je me réveille et que je décide de ma propre histoire. », annonce Marguerite. Et elle descend très vite, comme son ex-mari, le chercheur, elle se retrouve à l’asile. Elle qui ne parlait que d’elle reconnaît pourtant des progrès : « Indifférer m’indiffère. » Angelus Novus AntiFaust n’a pas toujours une écriture linéaire, c’est au spectateur de se laisser porter par les sujets : le bonheur, la jeunesse incarnée par Alyzée Soudet qui est épatante dans ses différents rôles, la capacité de résistance, le refus des moules et de la conformité... Cette pièce est une parodie sur les rapports humains, dans un tourbillon créatif. Mais si le savoir connaît des limites et peut être détourné, est-il une valeur prônée par la jeunesse, ne lui préfère-ton pas l’argent et la célébrité ?


Sylvain Creuzevault, le metteur en scène, n’a pas choisi la facilité, ni la simplicité. La pièce est une quête avec une dimension fantastique qui se mêle aux péripéties et rebondissements. La deuxième partie est davantage ancrée dans une vision onirique, la première est plus rythmée avec des dialogues qui se font écho dans le mouvement et l’humour. Cette œuvre, très engagée, apparaît comme foisonnante et énigmatique, des thèmes restent en suspens ou relèvent de l’imaginaire. Les comédiens enchantent par leurs jeux dans les différentes scènes.

Fatma Alilate

Angelus Novus AntiFaust

hTh humain TROP humain - Domaine de Grammont

Mise en scène : Sylvain Creuzevault

Avec : Antoine Cegarra, Éric Charon, Pierre Devérines, Évelyne Didi, Lionel Dray, Servane Ducorps, Michèle Goddet, Arthur Igual, Frédéric Noaille, Amandine Pudlo, Alyzée Soudet

Création musicale : Pierre-Yves Macé

Régie générale et son : Michaël Schaller

Scénographie : Jean-Baptiste Bellon

Peinture : Camille Courier de Méré

Lumière : Nathalie Perrier

Vidéo : Gaëtan Veber

Masques : Loïc Nébréda

Costumes : Gwendoline Bouget

Production et diffusion : Élodie Régibier

Durée : 3h30 dont un entracte

Festival Printemps des Comédiens : www.printempsdescomediens.com


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