Le Musée Fabre, visite privée

 


« Le musée est merveilleusement désert ; les gardiens, vêtus comme des amiraux, dorment à poings fermés et, dans le jour tombant des plafonds, les tableaux se montrent peu à peu, un à un, comme arrachés à la nuit... »

Vincent Bioulès


« Le Musée Fabre, visite privée » est une collection qui donne la parole à des personnalités sur le Musée Fabre et ses œuvres. La générosité des auteurs est égale à la charge affective qui les lie à ce Monument de la ville de Montpellier. Paul Valéry lors de sa dernière visite confiait : « Je le revois tout autre et il me voit autre... »  Par cette initiative des Éditions méridianes, nous entrons en toute intimité au Musée Fabre de la fin du XIXe siècle à la décennie 80. Nous devinons le lieu, l’imaginons et le visitons autrement.


Cette collection peut être comparée à une rétrospective car les témoignages proposés favorisent un travail sur la mémoire du musée, un des plus prestigieux de province qui a toujours bénéficié de donations importantes depuis son ouverture en 1828. Récemment, l’édifice a été modernisé, des travaux de rénovation et d’extension ont été conduits de 2003 à fin 2006. De même, de nouveaux tableaux ont été acquis pour la période ancienne (Poussin, Fabre, Bazille…) et contemporaine (Soulages, Bioulès, Hantaï…).




Regards sur le Musée Fabre est un recueil de textes de Camille Descossy (1904-1980), peintre et ancien directeur de l’École des Beaux-Arts de Montpellier et de Paul Valéry (1871-1945), célèbre poète.

Cette publication révèle la forte personnalité de Camille Descossy. Liberté de ton et humour caractérisent ses propos, il décrit l’œuvre comme il la ressent, de façon directe avec ses mots d’homme du Sud. Camille Descossy a écrit un ouvrage sur le Musée Fabre, comme d’autres témoins de la collection très attachés au musée, il n’hésite pas à être critique : « … dans le fatras, mal éclairé, qui s’accrocha au petit bonheur sur les murs des galeries du musée, l’étranger à la ville découvre péniblement des chefs-d’œuvre rassemblés par le baron, signés des plus grands noms (…). Loin d’être distinguées dans l’amas des médiocrités qui s’efforcent vainement de servir de repoussoir, ces raretés sont submergées par le voisinage copieux. »



Les textes de Paul Valéry ont été publiés pendant les années 60, mais certains étaient restés inédits. Ils sont accompagnés de la retranscription de sa dernière visite du musée en 1942 ; ce passage de l’ouvrage est émouvant : on « voit » Paul Valéry revenir dans ce lieu dans lequel il a passé tant de temps. Le musée est vieillot, les salles désertes mais son charme est là. Paul Valéry étonne par ses remarques ; s’il reconnaît des tableaux, il ne peut s’empêcher de se référer à Manet, peintre qu’il vénère.

Paul Valéry a d’abord eu des relations difficiles avec le Musée Fabre. Il le découvre dès sa venue à Montpellier. Il vient de quitter Sète qu’il adorait et il vit très mal ce déménagement associé à la fin de son enfance. Le Musée Fabre représente d’une certaine façon cette rupture douloureuse. Scolarisé dans le bâtiment voisin, il s’y réfugie par la suite de longues heures.



Regards sur le Musée Fabre est probablement la pépite de cette collection avec l’ouvrage Allons au Musée Fabre… signé Vincent Bioulès.

Vincent Bioulès (né en 1938) est allé au musée vers l’âge de douze ans, comme pour Paul Valéry, les œuvres du Musée Fabre ont éduqué sa sensibilité artistique. Dès sa première venue, il est dans son univers : « Le musée est merveilleusement désert ; les gardiens, vêtus comme des amiraux, dorment à poings fermés et, dans le jour tombant des plafonds, les tableaux se montrent peu à peu, un à un, comme arrachés à la nuit, brûlant chacun d’un feu singulier et qui me semble encore aujourd’hui, à plus de soixante ans de distance, l’envers mystérieux de l’éternelle après-midi que nous avions laissée à la porte du musée... »

Les leçons de peinture de Vincent Bioulès se basent sur de profondes réflexions ; dans ce livre, l’artiste s’est impliqué. Remarquons aussi le choix des œuvres qui montre son courage et un esprit indépendant.

Le peintre montpelliérain a légué en 2011 au musée de sa ville natale un ensemble de 741 dessins (principalement des aquarelles), 46 portraits au fusain de grand format et 515 carnets. Cette donation a fait l’objet d’une exposition et complète ses grandes toiles déjà présentes au Musée Fabre.

Une Cythère infinie de René Pons (né en 1932, écrivain et ancien professeur aux Beaux-Arts de Montpellier) traite du corps nu et de sa charge érotique. L’Éros est analysé à travers différentes œuvres. René Pons souligne ainsi l’ambiguïté de certains tableaux à caractère religieux dont le corps est exalté ou en extase. Il revient sur ses troubles de jeune homme lorsqu’il découvrait des détails sensuels. Durant les décennies 40 et 50, la nudité est visible au musée mais son image reste porteuse d’interdits.



Cet ouvrage est d’actualité au regard des remous suscités par l’exposition du Musée d’Orsay sur le nu masculin. Le tableau final de l’ouvrage,Vue de Village de Frédéric Bazille, un des tableaux emblématiques du Musée Fabre, n’est pas présenté pour son érotisme supposé. Une forte émotion est d’emblée palpable, ce tableau occupe une place particulière dans l’histoire personnelle de René Pons car il y reconnaît la maison de son enfance. De la terrasse de Méric, la fenêtre de cette maison apparaît dans le village de Castelnau et reviennent à lui ses souvenirs, les saveurs de son passé.

L’ouvrage de Régine Detambel (née en 1963), Le Musée Fabre par 4 chemins, suit son propre cheminement avec les thèmes auxquels la femme écrivain est sensibilisée : la vieillesse, le corps, le toucher, la création... L’approche du musée est plus distanciée : une évocation indirecte des œuvres suscite des souvenirs qu’elle rappelle par des « chemins » qui s’ouvrent vers d’autres idées. La déambulation de Régine Detambel se fait non pas devant les œuvres du musée mais selon des images, sensations et souvenirs. Elle a laissé le choix des illustrations à l'éditeur qui a reproduit uniquement des dessins pour préserver l’intimité du texte. Les dessins sont d'une matière plus fragile presque volatile puisque nous les voyons rarement voire jamais, ils existent dans notre mémoire comme de brèves lueurs.


Les œuvres choisies reflètent les goûts et les sensibilités des auteurs ; certaines réapparaissent, ce sont souvent les œuvres majeures du musée, mais d’autres sont plus confidentielles et sont alors mises en lumière.

Les analyses font écho, si l’on connaît ce musée, à nos propres souvenirs et ressentis : la lecture peut devenir une lecture miroir. De nouvelles publications sont en préparation et permettront d’autres visites. En raison des sujets développés, les amoureux des musées apprécieront ces publications dont l’intérêt va au-delà du seul Musée Fabre. Cette initiative pourrait être aussi reprise pour d’autres musées.

Fatma Alilate

Texte et photos


Les titres de la collection Le Musée Fabre, visite privée sont disponibles dans les librairies Sauramps de Montpellier. Possibilité de passer commande auprès des Éditions méridianes avec ajout de trois euros pour les frais de port.

Éditions méridianes – 14 rue Aristide Ollivier - 34000 Montpellier.

Email : editionsmeridianes@gmail.com


Regards sur le Musée Fabre – Camille Descossy / Paul Valéry

ISBN : 978-2-917452-11-0  126 pages - Prix : 14 euros

Allons au Musée Fabre… – Vincent Bioulès

ISBN : 978-2-917452-07-3  61 pages - Prix : 14 euros

Une Cythère infinie – René Pons

ISBN : 978-2-917452-03-5  70 pages - Prix : 18 euros

Le Musée Fabre par 4 chemins – Régine Detambel

ISBN : 978-2-917452-08-0  63 pages - Prix : 14 euros