Béziers : Découvrez le Musée Fayet, un lieu magique au riche passé

 

« Je retiens votre promesse de venir me voir à Béziers. Voilà bien longtemps que nous n’avons pas parlé peinture, j’ai un tas de choses à vous montrer. D’abord, mon atelier est remanié. Dans un panneau, L’Homme à la Pipe étincelle au milieu des Moissons d’or. De l’autre côté, tous les Gauguin ; Cézanne au milieu de ses pommes et de ses fleurs… »

Gustave Fayet à George-Daniel de Monfreid, 2 novembre 1903.


Dans le cœur historique de Béziers, tout près de la Cathédrale Saint-Nazaire, le Musée Fayet semble figé dans le temps. Ce lieu poétique a longtemps été considéré comme une simple annexe du Musée des Beaux-Arts. Il propose des sculptures de Jean-Antoine Injalbert (1845-1933), des tableaux de peintres de la région, et des œuvres de Richard Burgsthal (1884-1944). De nombreux appartements de l’hôtel sont utilisés comme réserves. Pourtant, malgré sa splendeur oubliée, l’hôtel Fayet reste l’un des édifices les plus intéressants de la région, il en émane une atmosphère littéraire par laquelle le beau se mêle à un riche passé.


Au XVIIIe siècle, la demeure, anciennement « hôtel de Villeraze », fut le théâtre d’un retentissant scandale mondain. En 1772, le baron de Villeraze-Castelnau (1748-1824) assassina le procureur du Roi. Il fut gracié par Louis XVI lors de son avènement mais banni de sa ville natale. Le baron revint à la fin de l’Empire, après bien des péripéties. Il ne se réinstalla pas à l’hôtel qu’il loua puis vendit aux Fusier.

C’est par le mariage d’Elise Fusier (1834-1904) que la demeure entra dans la famille Fayet.

Les Fayet, riches négociants en vins, ont été impliqués dans la construction du Canal du Midi. Gustave Fayet (1865-1925), dont Elise est la mère, est la plus illustre personnalité qui habita l’hôtel, dans lequel il est né comme trois de ses enfants. Il constitua une collection d’œuvres d’art moderne, désormais répartie dans les plus grands musées : Orsay, l’Ermitage, National Gallery de Washington, Metropolitan Museum of Art de New-York…



Gustave Fayet, grand collectionneur et artiste

Gustave Fayet aurait pu se contenter de vivre de ses rentes, de quelques placements, d'une vie oisive, il n'en est rien. En 1899, déjà marié à Madeleine d’Andoque de Sériège, également issue d’une illustre famille biterroise, il hérite des propriétés viticoles de son père. Disposant de nouveaux moyens financiers, il s’offre pour 20 000 francs des tableaux modernes signés Renoir, Degas, Pissarro… Ce sont ses débuts de collectionneur éclairé, qui mène de front ses nombreuses activités professionnelles et sa passion pour l’art.

En 1900, il est nommé Conservateur du Musée des Beaux-Arts de Béziers et il organise l’Exposition de 1901. Les œuvres d’artistes qui vont marquer l’histoire de l’art sont proposées : Rodin, Lautrec, Maurice Denis… Il y a aussi un tableau de Pablo Picasso qui connaît là sa première exposition avant la rétrospective d’Ambroise Vollard la même année.

Gustave Fayet posséda jusqu’à soixante-dix Gauguin (tableaux mais aussi sculptures et céramiques). Il s’intéresse à cet artiste de son vivant et un lien privilégié s’établit par des échanges de correspondances. Au-delà d’une collection prestigieuse, le mécène est artiste : peintures à l’huile de jeunesse, aquarelles, céramiques, décors, illustrations…. C’est par la création de tapis d’inspiration symboliste qu’il connaît la consécration.

Le grand collectionneur doit ses goûts d'esthète à son père Gabriel Fayet (1832-1899), et à son oncle Léon Fayet (1826-1880), tous deux peintres paysagistes. Et, c’est à l’hôtel Fayet, au milieu des toiles que sa famille collectionnait et peignait depuis une génération, que l’enfant Gustave apprit la peinture et fut initié à l’art.



L’atelier d’une maison-musée

Du Second Empire jusqu’à la Belle Epoque, l’hôtel familial est une maison-musée qui s’inscrit dans un tourbillon culturel et artistique, des tableaux sont accrochés parmi des objets d’art au salon de musique, dans le bureau... Le père de Gustave Fayet s’est beaucoup investi pour le réaménagement de la demeure et son décor, il a notamment peint de nombreux dessus de portes. A l’étage supérieur d’une partie de l’hôtel édifiée au XIXe siècle, il remodèle de vastes ateliers par la pose de plafonds verrières.

En 1899, après le décès de son père, Gustave Fayet s’approprie l’atelier qu’il modernise avec un éclairage au gaz. Collectionneur passionné, il prend plaisir à renouveler les présentations de ses œuvres. Sa correspondance indique que les Renoir s’unissaient aux Degas, Monticelli, Cézanne, Gauguin... L’achat de L’Homme à la pipe de Van Gogh bouleverse la réorganisation de l’accrochage, et c’est avec empressement que Gustave Fayet invite amis et amateurs à venir contempler ses tableaux qui deviendront célèbres.

Dans cet espace, l’artiste se met à la céramique, il permet aussi à son ami George-Daniel de Monfreid (1856-1929) de réaliser des moulages à partir des bois de Gauguin. C’est d’ailleurs ici, que Gustave Fayet conserve pendant plusieurs années, avant de l’acquérir, Oviri, la sculpture du Musée d’Orsay.

Mais à la suite de nombreuses déceptions en tant que Conservateur car ses goûts artistiques ne sont pas partagés par la Municipalité et le public, Gustave Fayet choisit de vivre à Paris. En 1905, l’essentiel de sa collection quitte l’atelier. Une époque s’achève et la demeure s’assoupit davantage après la disparition du mécène. Cependant en 1966, grâce à la donation de la famille de Gustave Fayet à la Municipalité, l’hôtel réalise sa vocation et devient musée.



Le Musée Fayet

Le visiteur est accueilli par d’imposantes portes ornées d’un pilastre étonnant, une sorte de trompe-l’œil architectural. Nous découvrons la cour d’honneur avec un jardin d’hiver en surplomb, sous lequel se situe l’entrée du musée. Celle-ci se prolonge par une belle salle d’exposition traversée par de larges arcs d’allure gothique où sont exposées des œuvres de Jean-Antoine Injalbert. Par des baies vitrées, une autre cour attire le regard, c’est un jardin de ville. Ici se déroulent des concerts tous les vendredis soirs du mois de juin. Ces manifestations culturelles font écho à l’une des facettes de la personnalité de Gustave Fayet. Grand mélomane, il a participé au rayonnement de Béziers par l’organisation de concerts. Dans ce jardin apaisant, des éléments du Cimetière Vieux, qui étaient en déshérence, ont été disposés : stèles, statues, colonne. Le jardin fait corps avec l’hôtel constitué de trois parties. L’aile principale date du XVIIe siècle, mais l’édifice se caractérise par des aspects plus anciens comme une cave voûtée médiévale. C’est à la fin du XIXe siècle que la demeure a trouvé sa composition actuelle avec soixante pièces dont trente sont ouvertes au public.

L’escalier tournant à angles droits est éclairé par des vitraux sur lesquels s’inscrit le monogramme des Fayet (père et fils ont les mêmes initiales), remarquons aussi un panneau dans le style Troubadour. L’escalier s’achève par un plafond peint signé Gabriel Fayet.

A l’étage, le XVIIIe siècle est à l’honneur avec une suite de salons. Panneaux façon Boucher, boiseries Louis XV, gypseries, cheminées, consoles, glaces et autres merveilles invitent dans l’atmosphère raffinée du siècle des Lumières. Les hautes fenêtres à l’espagnolette ont également été préservées.

Nous arrivons au jardin d’hiver, le visage souriant d’un enfant, sculpture d’Injalbert, invite à contempler la cour d’honneur dont nous voyons la fontaine et un vase étrange, tenu par deux sortes de sphinges.

En vis-à-vis des salons, nous découvrons une salle d’apparat de style néo-renaissance agrémentée d’une cheminée en marbre à pendule intégrée. Gabriel Fayet avait peint quatre domaines familiaux qui s’intégraient dans les boiseries, mais il ne reste plus que les plaques indiquant les noms des châteaux. Des illustrations iconographiques permettraient d’occuper les emplacements vides et attireraient ainsi l’attention du visiteur.

Nous poursuivons par une galerie dont les vitraux principaux ont pour thématique les scènes de chasse, ce passage propose des plâtres d’études du sculpteur biterrois.

Le second niveau commence par la Salle Cabanel, la présence des tableaux du peintre montpelliérain laisse perplexe, le collectionneur-mécène s’est en effet opposé à l’art officiel. Dans l’ancien atelier, la cheminée monumentale en bois sculpté du temps des Fayet trône encore. L’exposition Burgsthal occupe une bonne partie de l’étage et a le mérite de valoriser un artiste insuffisamment reconnu. Mais faute d’espaces, la collection des tableaux signés Fayet n’est pas accessible à la visite pendant la durée de cette exposition. Or, c’est un paradoxe, car le musée dispose de nombreuses pièces.



Les trésors cachés du musée

Dans ce musée, des trésors ne sont pas dévoilés au public. Il s’agit principalement d’appartements assignés à un rôle de réserves. Ainsi, le logement de jeunesse de Gustave Fayet, aménagé par les architectes bordelais Garros, présente un dessus de cheminée tout en sensualité peint par Louis Paul (1854-1922). Cet appartement se termine par une terrasse en balustres qui offre une jolie vue sur le jardin et l’hôtel. Un autre appartement à la superficie plus importante se caractérise par une entrée dont la configuration est originale : après quelques marches, un petit hall à angle droit se poursuit aussitôt dans une forme arrondie. Le couloir recouvert d’un bois en trompe-l’œil dessert de nombreuses pièces et petits recoins ; une salle de bains 1900 est dotée d’une baignoire monolithique en marbre.

A un autre étage, c’est une pièce confinée et sécurisée de six à sept mètres carrés qui se révèle : voilà un coffre-fort comme on n’en fait plus ! Nous sommes dans le bureau de Gustave Fayet, une des pièces est recouverte d’un plafond à la française. L’émerveillement continue en raison de la conservation de peintures murales de la période Renaissance.

Plus modeste mais tout aussi intéressant, cette porte dérobée d’un salon en enfilade qui dissimule un passage-cuisine avec monte-plats et tableau d’appels des domestiques ; dans ce lieu, les portes sont des menuiseries du XVIIIe siècle.



Un bel écrin à préserver

Étonnamment, ce bijou architectural, révélateur d’un art de vivre de la haute-bourgeoisie provinciale, n’est pas classé. Seules les portes d’entrée de l’hôtel, qui datent du XVIIe siècle, sont inscrites à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques. Or, l’édifice relève d’un classement au titre des Monuments historiques, dans son intégralité. S’il y a des travaux de réhabilitation, et certaines salles relèvent à l’évidence d’une rénovation, il faudrait qu’ils soient réalisés dans le cadre d’une protection des Bâtiments de France.

L’idéal serait que les salles fermées puissent accueillir des visites ponctuelles ou devenir des espaces d’expositions.

Doit-on voir un parallèle entre le statut de ce musée considéré pendant des décennies comme une annexe du Musée des Beaux-Arts et l’oubli de Gustave Fayet en tant que personnalité ? Si le mécène occupa une place dans sa ville natale et dans l’histoire de l’art, il tomba rapidement dans l’oubli, après son décès. Il est désormais le sujet d’une thèse et d’ouvrages, son parcours a été rappelé dans le cadre des expositions consacrées à Odilon Redon (1840-1916), en 2006. Cette renaissance peut bénéficier au musée qui pourrait par exemple candidater au label « Maisons des illustres ».

Une prise de conscience de la valeur d’un tel site est nécessaire pour préserver au mieux ce bel écrin.

Dans le silence de cet hôtel-musée resté dans son jus, c’est tout un monde qui pourrait réapparaître : Gustave Fayet, ses amis, des musiciens, l’importante domesticité et pourquoi pas aussi le scandaleux baron de Villeraze. Mais chut, ne les dérangeons pas.

Fatma Alilate

Texte et photos



Hôtel Fayet – Musée des Beaux-Arts

9 rue du Capus – 34500 Béziers

Téléphone : 04 67 49 04 66

Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 17h – samedi et dimanche de 10h à 18h. Du 1er juin au 30 septembre : du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Tarif valable pour les deux entités du Musée des Beaux-Arts (Hôtel Fayet et Hôtel Frabrégat) : 3 euros, entrée libre pour les habitants de Béziers.

Expositions jusqu’au 2 novembre 2014 :

Richard Burgsthal – Un artiste symboliste (1884-1944)

La famille Fayet au château d’Igny (Essonne) – Photographies


Sources :

Abriat N. et al. (2013). Gustave Fayet. Châteaux, vignobles et mécénat en Languedoc.Editions Lieux Dits, Collection Focus Patrimoine Languedoc-Roussillon, Lyon.

Bacou R. (2008). Gustave Fayet collectionneur. Colloque Abbaye de Fontfroide. In : Cahiers de l’AFPAP.

Bergasse J.-D. (1992). La création des dix musées de Béziers et la Société Archéologique depuis 1834, Cessenon.

Bergasse J.-D. (1979). Un scandale mondain à Béziers en 1772 : l’assassinat de Monsieur de Franc par le baron de Villeraze-Castelnau. In : Etudes sur Pézenas et l’Hérault, X – 2.

Rougeot M. (2013). Gustave Fayet (1865-1925) Itinéraire d’un Artiste Collectionneur. Doctorat d’histoire de l’art rédigé sous la direction de Mme Ségolène Le Men et de M. Rodolphe Rapetti, Volumes 1 et 2. Université Paris X - École du Louvre.

Bernard Salques, Conservateur des Musées de Béziers.

Entretien téléphonique avec Magali Rougeot.