« La Valse » de Raimund Hogue, un chef-d’œuvre pour Montpellier Danse à hTh Grammont

L'idée de La Valse m'est venue suite à la collaboration avec le pianiste Guy Vandromme. Nous avions envie d'avoir une musique jouée en live sur scène, permettant de jouer sur différents niveaux d'écoute. La version originale de La Valse est pour orchestre, mais il existe également une version pour piano qui apporte d'autres nuances. Un autre point de ma relation à cette œuvre se fait à travers Pina Bausch. Dans Two Cigarettes in the Dark – une pièce pour laquelle j'ai travaillé avec elle – il y a une séquence dansée sur La Valse de Ravel. C'était à cette époque, au début des années 1980, la première fois qu'elle utilisait un morceau de musique aussi long. Ce souvenir a peut-être joué comme une réminiscence.

Raimund Hogue (entretien avec Gilles Amalvi, 2016)


Raimund Hogue (né en 1949) est venu à plusieurs reprises à Montpellier au Festival Montpellier Danse. Deux de ses pièces viennent d’être à l’affiche de hTh – Grammont dans le cadre de la Saison Montpellier Danse, Lettere Amorose 1999-2018 et… La Valse, un chef-d’œuvre qui a ébloui le public pendant près de trois heures. Ces deux pièces complémentaires dénoncent le drame des migrants. La Valse du titre d’une composition de Maurice Ravel (1875-1937), créée au lendemain de la Première Guerre mondiale, fait écho aux heures sombres du XXe siècle et renvoie aux problèmes actuels de nos sociétés.


Un poème chorégraphique signé Raimund Hogue

La Valse a été composée en 1919-1920, à la suite d’une commande de Serge de Diaghilev (1872-1929), fondateur des Ballets russes, qui l’a finalement refusée. Au départ, Ravel souhaitait rendre hommage à Johann Strauss fils (1825-1899), car il éprouvait de la « sympathie pour ces rythmes admirables (…), la joie de vivre exprimée par la danse ». Mais l’œuvre s’éloigne du modèle original pour exprimer un « tourbillon fantasque et fatal ». Dans la pièce de Raimund Hogue, La Valse est jouée en ouverture par le pianiste Guy Vandromme. Par la suite, une bande-son géniale accompagne les différents tableaux offerts par les interprètes-danseurs, en hommage aux migrants. L’émotion, la beauté et le foisonnement créatif surprennent le public. Ce chef-d’œuvre de Raimund Hogue ramène à Pina Bausch (1940-2009) dont Raimund Hogue a été le dramaturge. Dans un décor minimaliste constitué d’un plateau blanc cerné de rideaux noirs, le travail de lumière entre zones d’ombre est éblouissant. La lenteur permet au public de mieux appréhender cette pièce qui nous emmène dans un voyage musical et chorégraphique inattendu. On assiste à l’insouciance d’un monde frivole bientôt englouti par l’absurde. La mer est très présente, notamment avec les mouvements des mains des danseurs. Et la tragédie guette. Des danseurs sont habillés de couvertures grises. Sur le plateau, une atmosphère légère s’oppose à une danse authentique, moins guindée. Un couple ne se regarde pas et danse sans se toucher ; à l’arrière, il y a de la majesté, un univers sensible. Jean-Paul Montanari, le directeur de Montpellier Danse, l’avait annoncé en début de saison : « C’est magnifiquement beau », avait-il dit.


Du passé au présent

Un succès musical désuet nous ramène à la Belle Époque : « Heure exquise Qui nous grise Lentement La caresse La promesse Du moment… » Raimund Hogue peut être seul en scène ou occuper l’espace avec les danseurs. Des références au flamenco, danse de la tragédie et de la passion, apparaissent dans une séquence. Les tenues des danseurs sont signées agnès b. : robes sobres et fluides, talons noirs, chemise blanche d’un danseur… Par l’ambiance sonore, la guerre fait irruption : bruit des balles, appel à la prière d’un muezzin. Les danseurs sont de nouveau recouverts de couvertures grises – celles-ci se transforment pour devenir des jupes. Les enregistrements de concerts contribuent à rendre vivante cette création. « Au deuxième temps de la valse On est deux, tu es dans mes bras », chante Juliette Gréco. Au sol, les couvertures se réduisent, elles étaient pliées en quatre, les danseurs ne pouvaient qu’être assis sur chacune de ces petites surfaces. Désormais, ils n’ont plus de place, ils doivent se lever. A la fin de sa chanson, Juliette Gréco présente ses musiciens : « Je suis accompagnée au piano par… » Raimund Hogue, seul en scène, va chercher tour à tour les danseurs pour chaque nom cité. Le public de hTh rit et applaudit à son tour. Pendant la pièce, il y a eu différentes touches d’humour. Ainsi, Raimund Hogue devient un angelot habillé d’une « robe » jaune constituée d’une couverture. Rapidement les temps joyeux se dissipent, une danse en cercle se réduit. Nous entendons les échanges sommaires d’un sauvetage en mer. Les visages sont fermés, et les cuivres d’une symphonie s’emballent. Joséphine Baker qui n’est certainement plus à son premier verre fait son entrée : « Où sont mes bananes ? C’est vrai quand j’avais des bananes autrefois, je n’avais pas de complications. Non ! »


La Valse est pleine de poésie et d’intelligence. La créativité surprend le spectateur sans lasser un seul instant. Les interprètes sont magnifiques avec de belles oppositions en danse, soutenues par des choix musicaux variés – classique, music-hall, chansons à texte… Raimund Hogue invite à la découverte d’une danse-théâtre d’aujourd’hui, à la beauté mélancolique. Les tableaux autour du drame des migrants sont forts. La valse, cette danse d’un monde disparu, ravive les interrogations de notre époque. On reste marqué par cette pièce, bien après la fin de la représentation... Le chorégraphe Raimund Hogue est annoncé pour le prochain Festival d’Avignon, on a hâte !

Fatma Alilate

La Valse

hTh humain TROP humain - Domaine de Grammont

Avenue Albert Einstein - Montpellier

Conception, chorégraphie, danse et scénographie : Raimund Hoghe

Danse : Marion Ballester, Ji Hye Chung, Emmanuel Eggermont, Raimund Hoghe, Luca Giacomo Schulte, Takashi Ueno, et l’artiste invitée Ornella Balestra

Collaboration artistique : Luca Giacomo Schulte

Piano : Guy Vandromme

Lumières : Raimund Hoghe, Amaury Seval

Son : Nicolás Kretz

Jeudi 15 février 2018

Durée : 3 heures avec entracte

Spectacle co-accueilli par la Saison Montpellier Danse 2017-2018 et le CDN Humain trop humain

Montpellier Danse 2017-2018 www.montpellierdanse.com  0 800 600 740

Humain Trop humain – CDN www.humaintrophumain.fr + 33 (0)4 67 99 25 00

www.raimundhoghe.com


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